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Une défaite qui vient de loin. Publié dans la revue Le Débat numéro 197 de novembre-décembre 2017

Chaque fois que les socialistes au pouvoir subissent une lourde défaite surgit la même explication paresseuse : « Si nous avons perdu, c’est parce que, une fois encore, nous n’avons pas été assez à gauche. Nous avons capitulé, au choix, devant le libéralisme, le patronat, la finance, les bonzes de Bruxelles, les gnomes de Zurich, l’impérialisme américain, l’hégémonisme allemand… »

Cette « explication » a l’avantage de la simplicité et de l’efficacité : elle désigne un coupable et propose une rédemption. « Pour reconquérir nos électeurs, redevenons de gauche, exigeons plus d’État et moins de marché. » Même Lionel Jospin a eu droit à ce procès en trahison libérale, malgré les trente-cinq heures, la Couverture médicale universelle (cmu), les deux millions d’emplois supplémentaires créés sous son quinquennat !

La réalité est évidemment moins simpliste. La crise de la gauche de gouvernement n’est pas franco-française, mais européenne, et même internationale. Elle affecte, à des degrés divers, tous les partis sociaux-démocrates : le PvdA hollandais, comme le Parti démocrate italien, le SPD allemand, comme le PSOE espagnol. Elle n’épargne nullement les partis conservateurs-libéraux : voyez l’état de LR en France, des Tories en Grande-Bretagne, du Parti républicain aux États-Unis. Seuls ont le vent en poupe les partis populistes, ultra démagogiques et vierges de tout bilan. Cette crise est la manifestation partisane de la crise de la démocratie occidentale. Ses causes sont multiples, certaines viennent de loin et vont durablement exercer leurs effets. D’autres sont immédiates et nous sont propres.

Affaiblissement  des acteurs publics

Parmi les causes lointaines et transnationales, je retiendrais en premier lieu l’affaiblissement croissant, dans nos démocraties, des acteurs publics – gouvernements, partis, syndicats, associations – face à la montée en puissance des détenteurs du pouvoir économique privé – chefs d’entreprises et opérateurs financiers. Cette évolution est la conséquence de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie, accélérées et amplifiées par la révolution numérique. Les entreprises, les marchés, la production se sont mondialisés ; les États, les partis, les syndicats sont restés, pour l’essentiel, étroitement nationaux.

Et cela alors que les nouveaux défis auxquels nous sommes confrontés – la régulation de la finance folle et des multinationales géantes, la lutte contre le dumping fiscal et social, la maîtrise des nouveaux flux migratoires, l’endiguement du réchauffement climatique, l’éradication du terrorisme islamiste – n’ont pas de solution purement hexagonale et requièrent tous, au contraire, des réponses internationales.

La deuxième cause profonde de la crise de la gauche européenne est d’ordre idéologique et politique : dans les années 1980-1990, le néolibéralisme économique a pris sa revanche sur le keynésianisme et sur le marxisme, dans le champ des idées ; le sentiment que « l’État n’est pas la solution mais le problème », selon la formule de Ronald Reagan, est devenu dominant. Il a légitimé et nourri des politiques de libéralisation, de déréglementation, de privatisation des services publics qui ont contribué à affaiblir encore davantage les États, les partis, les syndicats.

Cette détérioration du rapport de force – économique, social, idéologique, politique – « entre le capital et le travail, les marchés et les États, la liberté (d’entreprise) et la solidarité », pour reprendre la trilogie de Jacques Delors, a contraint la social-démocratie et les gouvernements démocratiques à accepter des compromis de moins en moins avantageux pour les salariés, voire, au nom de l’intérêt national, carrément régressifs. Ces compromis étaient nécessaires, pour une gauche de gouvernement, dans le nouveau système de contraintes et de rapports de force. Mais ils étaient impopulaires, car souvent à effets différés : les concessions demandées aux salariés étaient d’application immédiate, leurs effets bénéfiques devaient être vérifiés à moyen terme… L’« agenda 2010 », négocié au tournant du siècle entre le gouvernement social-démocrate de Gerhard Schröder et le patronat allemand, en constitue le prototype.

Simultanément, l’impotence croissante de l’État et de la « classe politique » a été de plus en plus clairement perçue par les citoyens, qui s’exaspèrent de l’absence ou de l’insuffisance des résultats dans les domaines économique et social, mais aussi en matière de maîtrise des flux migratoires, d’intégration des immigrés, de sécurité publique, de préservation de l’environnement. Là est la source du « dégagisme » constaté, à des degrés divers, dans les démocraties occidentales. Les démagogues populistes d’extrême-droite et d’extrême-gauche ont très tôt proposé une expression politique à cette volonté de sortir les gouvernants – « qu’ils s’en aillent tous ! », titrait Jean-Luc Mélenchon en 2010, reprenant le cri de guerre d’Hugo Chavez. Mais tant que cette offre provenait des extrêmes, elle rencontrait un succès important mais limité. Quand elle est venue de leaders issus de l’establishment – Johnson en Grande-Bretagne, Trump aux États-Unis, Macron en France –, elle a suscité des raz-de-marée. D’où le rejet croissant des élites, considérées non seulement comme égoïstes et malhonnêtes, mais aussi comme incapables et parasitaires.

La crise de la « forme parti »

Troisième cause profonde de la crise des partis de gouvernement, et singulièrement des partis socialistes : l’avènement d’un nouvel âge de la démocratie, le passage de la démocratie de représentation à la démocratie d’opinion ou, comme dit Bernard Manin, à la « démocratie du public » : une démocratie médiatique et numérique, assurément, mais aussi sceptique, individualiste et passablement impotente. Cette nouvelle démocratie aggrave et accélère l’usure du pouvoir : soumis à la dérision permanente, aux fake news et « vérités alternatives » des chaînes d’information continue et des réseaux sociaux, contraints de devenir et de demeurer des stars des médias pour conserver leur accès direct aux électeurs, contestés de l’intérieur de leur propre parti par des « frondeurs », qui trouvent dans cette posture le moyen de leur accès aux médias, les gouvernants perdent rapidement leur capital de confiance et leur puissance d’action.

À quoi s’ajoute encore – quatrième cause profonde –, la crise de l’institution partisane héritée du siècle dernier : la personnalisation et la médiatisation croissantes du pouvoir, la mobilisation directe des électeurs et des militants sur Internet, le financement public des campagnes électorales rendent moins utiles les partis traditionnels, hérités de la « galaxie Gutenberg » et de l’âge parlementaire. Les partis sont des institutions indispensables au fonctionnement de la démocratie, mais ils n’ont pas que des qualités. Lieux de conflits multiples – politiques, personnels, claniques… –, ils incitent à des compromis byzantins entre leurs différents chefs et courants, entravent ou retardent les décisions, abîment l’image du leader. Plutôt que de les conquérir de l’intérieur, au prix d’une harassante course d’obstacles, des entrepreneurs en politique préfèrent les contourner et les détruire, afin d’édifier directement sur leurs ruines des machines électorales à leur service. L’époque est aux « partis entreprises », dirigés en « patron de droit divin » par leur fondateur charismatique. C’est ce qu’ont compris Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, en France ; Beppe Grillo et, bien avant lui, Silvio Berlusconi en Italie ; Pablo Iglesias en Espagne et, à sa manière, Donald Trump aux États-Unis… « L’ubérisation de la politique », l’obsolescence de la « forme parti » et des modes de militantisme hérités du siècle dernier constituent une quatrième cause profonde de la crise de la social-démocratie européenne.

La cinquième, et non la moindre, est le surgissement de nouveaux défis, auxquels la social-démocratie est peu préparée et auxquels elle peine à apporter des réponses convaincantes : la transition écologique, la maîtrise de flux migratoires qui ont changé d’ampleur et de nature, les difficultés nouvelles de l’intégration, l’acuité de la menace terroriste islamiste… La défense de l’ordre public et de l’identité nationale s’est hissée au même niveau que les revendications économiques et sociales dans les préoccupations de l’électorat populaire.

Sur ces causes structurelles et transnationales viennent se greffer, bien sûr, des causes conjoncturelles et nationales.

Un quinquennat impopulaire

Parmi ces dernières, il y a évidemment l’échec du quinquennat de François Hollande. Le procès qui est fait à l’ancien président de la République est excessif, le bilan de son quinquennat sera réévalué([1]). Beaucoup de réformes nécessaires, quoique impopulaires, ont été entreprises, beaucoup de mesures opportunes ont été décidées. Mais le plus souvent sans explications suffisantes et avec beaucoup d’erreurs dans l’exécution. De nombreuses fautes de casting, aussi, ont été commises dans le choix des équipes gouvernementales. En 2012, le gouvernement socialiste devait, certes, ralentir la progression de la dépense publique, réduire le taux du déficit budgétaire sans mettre en œuvre une politique d’austérité comparable à celles qu’ont pratiquée les pays voisins. Il devait contribuer à reconstituer les marges d’exploitation des entreprises, tombées à un plus bas historique ([2]). Le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (cice) et le Pacte de responsabilité visaient cet objectif et ont produit des effets positifs pour notre économie. Mais la façon dont a été engagée la loi El Khomri sur le droit du travail, par exemple, succédant à l’épisode calamiteux de la déchéance de la nationalité pour les terroristes binationaux, est un exemple de ce qu’il ne faut pas faire.

Plus fondamentalement, le quinquennat de François Hollande a souffert de n’avoir que partiellement annoncé ce que le pouvoir allait mettre en œuvre : le candidat Hollande s’était engagé à ramener le déficit budgétaire de 5,1 % à 3 % dès 2013 et à 0 % en 2017, mais non à procéder aux « réformes structurelles », qu’il a entreprises en 2014, notamment celle du droit du travail. Les électeurs de gauche lui ont reproché non seulement ses mauvais résultats, mais aussi d’avoir pratiqué une politique pour laquelle il n’avait pas été élu.

L’échec sur la question essentielle de l’emploi – 600 000 chômeurs de plus au terme du quinquennat, 14 % de travailleurs pauvres… – a rendu inaudible le pouvoir socialiste et invisibles les avancées sociales, bien réelles, qu’il a mises en œuvre ([3]).

Le choc fiscal des premières années, les « couacs » gouvernementaux de toute nature, de « l’affaire Leonarda » à la publication du brûlot de Davet et Lhomme, « Un Président ne devrait pas dire ça… », la loi sur la déchéance de la nationalité, celle sur la réforme du code du travail, ont fait le reste. L’année 2016 a été particulièrement calamiteuse : aux élections régionales de mars 2015, le ps obtenait encore 22 % des suffrages exprimés. Il conservait cinq grandes régions et la Normandie lui échappait de peu. Si la défaite de son candidat à l’élection présidentielle de mai 2017 paraissait probable, rien n’indiquait qu’elle serait la bérézina électorale qu’il a finalement connue.

Fautes de campagne

Ce qui demande donc à être expliqué dans les défaites électorales du printemps dernier, ce n’est pas tant leur occurrence, somme toute prévisible, mais leur ampleur. Au lendemain de sa victoire à la primaire de la « Belle Alliance Populaire » (BAP), le 29 janvier 2017, Benoît Hamon était crédité de 18 % des intentions de vote par les instituts de sondage, contre 9 % pour Jean-Luc Mélenchon. Il a fini à 6,5 % dans les urnes, le 23 avril, obtenant le plus bas score des socialistes depuis la débâcle de Defferre-Mendès en juin 1969, après la « grande peur » de mai 1968. Cette déroute a été confirmée aux élections législatives de juin.

Les « hamonistes » incriminent le « supplice chinois » des trahisons quotidiennes dont le candidat légitime du ps a été victime tout au long de sa campagne électorale. « Trahison passive » des élus qui n’ont pas digéré cinq années de « fronde » ininterrompue au Parlement, culminant dans le dépôt de deux motions de censure contre le gouvernement de Manuel Valls, et qui se sont mis « en réserve » de la campagne électorale. « Trahison active » de ceux d’entre eux qui ont d’emblée appelé à voter pour Emmanuel Macron, en premier lieu Manuel Valls lui-même, ex-Premier ministre socialiste. Ces déloyautés ont joué, assurément.

Mais la campagne du candidat socialiste a aussi sa part de responsabilité : Benoît Hamon n’a pas suffisamment défendu le bilan des gouvernements socialistes, qui comportait pourtant beaucoup de réalisations positives, dans les domaines social, écologique, militaire, européen, antiterroriste et de la politique internationale. On pouvait reconnaître l’échec des socialistes sur le terrain majeur du chômage, qui nourrissait leur impopularité, sans reprendre à son compte la grille d’interprétation tendancieuse de la gauche radicale. Taxer de « libérale » la politique menée sous les gouvernements de gauche, c’était détruire le sens des mots et justifier le renvoi du ps dans l’opposition.

Benoît Hamon, en second lieu, n’a pas cherché à rassembler l’électorat socialiste, qui comporte un grand nombre de réformistes réalistes et modérés. Ceux-ci sont passés à En Marche !, bien avant que Manuel Valls ait appelé à voter pour Macron. Le candidat du ps s’est lancé longuement, au contraire, dans la tentative vaine d’unifier sous sa bannière les Verts de Yannick Jadot et la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, repoussant les électeurs sociaux-démocrates vers la tentation macroniste. Plus de 50 % des électrices et électeurs qui ont voté Macron au premier tour de l’élection présidentielle avaient voté Hollande en 2012.

En troisième lieu, si le programme du candidat Hamon était effectivement novateur et orientait le débat de l’élection présidentielle vers la préparation de l’avenir plutôt que dans la rumination du passé, il souffrait d’une sérieuse impréparation. Sa proposition phare – le revenu universel –, par exemple, a été initialement chiffrée par le candidat lui-même à trois cents milliards d’euros (s’ajoutant à d’autres propositions onéreuses, dont la semaine de trente-deux heures…). Au terme de plusieurs reformulations, qui toutes ont prêté le flanc à la critique, cette mesure majeure est devenue un rsa (Revenu de solidarité active) amélioré, proche du « revenu décent » proposé par Manuel Valls. La « présidentialité » du candidat socialiste s’en est trouvée affectée. L’équipe du candidat, enfin, n’a pas fait preuve de beaucoup d’esprit d’ouverture et d’aptitude à mobiliser les fédérations socialistes, même les plus légitimistes. De leur passé de minoritaires, ses cadres ont conservé une défiance à l’encontre de nombreux élus et dirigeants et une volonté de s’appuyer surtout sur leurs « amis » au sein du parti.

On ne saurait oublier dans cette énumération la nécrose du Parti socialiste lui-même. Comme pour beaucoup de ses homologues européens, devenus eux aussi des partis de gouvernement, abonnés aux palais nationaux et régionaux, sa fonction électorale et gestionnaire a progressivement cannibalisé toutes les autres : fonction intellectuelle d’élaboration théorique et de lutte idéologique ; fonction programmatique ; fonction d’animateur des organisations de masse et des mouvements sociaux.

La professionnalisation de la politique a multiplié les collaborateurs rémunérés, assistants, membres de cabinet des maires, des présidents de région, de département, d’agglomération de communes ; permanents du parti, toute une bureaucratie sympathique et active, qui constitue un milieu souvent coupé de la population, que l’extrême-gauche a appelé « la caste » et l’extrême-droite « l’établissement ».

L’affaissement des idéologies émancipatrices héritées du xixe siècle – socialisme révolutionnaire, communisme, progressisme… –, combiné à l’avènement de l’individualisme égoïste, a sapé le sens de l’intérêt collectif, « l’esprit de parti », le respect des règles communes et favorisé l’avènement de l’égocratie.

Le ps est arrivé mal préparé au pouvoir, en juin 2012. S’il était encore une bonne « machine électorale », il était un piètre parti de gouvernement, malgré les efforts méritoires de son premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis, et de nombre de ses dirigeants.

Les « dégagistes » à l’offensive

« Last but not least » : Benoît Hamon et le PS ont subi la double concurrence efficace de Jean-Luc Mélenchon et d’Emmanuel Macron. Le premier a incarné avec talent la critique radicale (et démagogique) du quinquennat de François Hollande. Son programme alternatif, « L’Avenir en commun », se bornait à proposer ce qui serait souhaitable, sans se soucier de ce qui serait possible. Le second a joué avec audace la carte du « renouvellement des visages et des usages » au service d’une politique « libérale, sociale et européenne », transgressant le clivage gauche-droite, considéré désormais comme obsolète, et prétendant rassembler les progressistes des deux rives, contre les conservateurs de chaque camp. L’un et l’autre ont offert aux électeurs exaspérés par la « classe politique » l’occasion et le moyen, non seulement de « sortir les sortants », mais aussi les anciens. Ayant exercé le pouvoir entre 2012 et 2017, à tous les niveaux de décision, le Parti socialiste a particulièrement souffert de cette volonté de large renouvellement.

Le PS entre marginalisation et refondation

Le PS vient de subir, en sa cent-douzième année, la plus cuisante défaite de son histoire. Il connaît ce que les politologues appellent une « crise d’effondrement », et les militants, toujours volontaristes, une « crise de refondation ». Il a subi une désaffection simultanée de ses deux bases sociales : la petite bourgeoisie urbaine diplômée – enseignants, fonctionnaires, cadres, professions libérales…–, passée à En Marche !. Et la fraction des classes populaires restée à gauche, qui a voté largement pour « La France insoumise ». L’onde de choc de ce désastre n’a pas fini de produire ses effets dévastateurs : la démoralisation a gagné de nombreux militants et élus, qui se sont repliés sur leur sphère privée : métier, famille, hobbies… Les conduites (politiquement) suicidaires en tentent quelques autres.

Cette désaffection massive des électeurs socialistes à l’égard de leur famille politique est-elle réversible, dans un avenir plus ou moins rapproché, ou bien est-elle définitive, comme le fut celle des électeurs communistes à l’endroit du pcf, ou des électeurs de la gauche modérée à l’égard du Parti radical ? La réponse à cette question dépend de trois facteurs : l’aptitude de La République en marche (LREM) et de La France insoumise (LFI) à consolider leur offre politique respective ; celle du gouvernement d’Édouard Philippe à mettre en œuvre ses réformes et à obtenir des résultats ; la capacité du ps, enfin, à se rénover de fond en comble en inventant une social-démocratie du xxie siècle. Les socialistes ont fait preuve de leur aptitude à renaître de leurs cendres en 1971, après les 5 % de Gaston Defferre à l’élection présidentielle de juin 1969, en ouvrant le cycle d’Épinay. Pourra t’il en être de même après la débacle  de 2017 ? La réalisation des  trois prérequis énoncés ci- dessus n’est nullement assurée, et la question d’un rebond du PS reste donc ouverte. Mais force est de reconnaître que cette quatrième résurrection([4]) sera plus difficile que les précédentes, et que le pronostic vital de la « vieille maison » de Jaurès, Blum et Mitterrand, est cette fois-ci engagé.

Trois scénarios

Trois scénarios sont envisageables, avec chacun son indice de probabilité. Le premier est celui de la marginalisation. Le ps devient un petit parti d’opposition, sous l’emprise idéologique et politique du mélenchonisme. Il refoule et oublie sa culture de gouvernement, n’ambitionne plus d’exercer le pouvoir central, ne propose plus une alternative crédible à la société existante. Le processus de modernisation démocratique de notre cher et vieux pays, dans lequel il a joué un rôle moteur, passe désormais par d’autres acteurs.

Le second scénario est celui de la nouvelle refondation. La vieille rosse socialiste trouve encore en elle-même assez d’énergie et de ressources humaines pour inventer et édifier un grand parti de réformes démocratiques et sociales, dans le nouvel âge de la démocratie. Comme en 1971, il procède à une rénovation de la « vieille maison », à tous les étages, de la cave au grenier : rénovation théorique, programmatique, organisationnelle et des pratiques militantes.

Contrairement à LFI, il ne se contente pas d’invectiver le gouvernement Macron-Philippe, mais oppose des propositions alternatives, ambitieuses mais réalistes, à chacun de ses projets. Il élabore et défend le compromis social-démocrate de notre jeune XXIe siècle : le passage à une économie de l’innovation et de l’excellence, socialement inclusive et respectueuse de l’environnement. Il propose cet éco-socialisme comme base de discussion pour l’union des gauches et des progressistes. Il rajeunit, féminise, diversifie ses adhérents et ses responsables, et les mobilise très tôt pour la reconquête des collectivités territoriales. Social-démocratie municipale, le ps s’est toujours reconstruit par la base. Les élections territoriales de 2020 seront son heure de vérité : elles montreront s’il est capable de récupérer le cœur de son électorat, ou s’il l’a durablement perdu.

Entre ces deux scenarios – la marginalisation ou la refondation – il en existe, comme toujours, un troisième, intermédiaire : celui de la fragmentation du champ politique français : LREM entre en crise, sous l’effet de ses contradictions internes, et se décompose, partiellement ou totalement, en ailes droite et gauche. LR ne parvient pas à régler sa crise de leadership. LFI pâtit du plafond de verre instauré, malgré lui, par son despote éclairé. Le PS conserve une base territoriale, mais ne retrouve ni le rayonnement politique ni le (la) leader présidentiable nécessaires pour redevenir le parti de l’alternance qu’il a longtemps été.

Si les socialistes surmontent leur pulsion suicidaire, si dans leurs rangs déprimés et clairsemés le « principe espérance » et la raison militante l’emportent à nouveau sur les haines recuites et la prééminence des egos, ils pourront conjurer le scénario de leur marginalisation, promouvoir celui de la refondation ou, à défaut, optimiser celui de la fragmentation, pour préserver l’avenir.

Henri Weber.

Ancien sénateur, ancien député européen,

Directeur des études au parti socialiste, chargé des questions européennes.

Dernier ouvrage paru : « Éloge du compromis », Paris, Plon, 2016.

 

[1]. Voir mon dernier livre, « Éloge du compromis », Plon, Paris 2016, chapitre V : « la tentative française »

[2]. 28,1% en 2012, contre 40% en Allemagne (chiffres Eurostat)

[3]. La retraite à 60 ans pour les carrières longues (un million de bénéficiaires) ; les droits rechargeables à l’assurance chômage (100 000 personnes par an), le compte personnel de formation (3,7 millions de comptes activés), le compte pénibilité, la généralisation de l’assurance complémentaire santé, la mise en place du tiers-payant, la prime d’activité, la prime « embauche PME », le compte personnel d’activité (CPA), qui a mis sur les rails la version française de la sécurisation des parcours professionnels, en vigueur en Europe du Nord, etc.

[4]. La première a eu lieu au tournant des années 1930, où fut réduite la fracture provoquée par la scission communiste de 1920. La seconde a eu lieu à la Libération, la troisième en 1971 avec la création du PS.